simon_dikanjo

HOMMAGE/TEMOIGNAGE A DIKANJO SIMON

Par NDUMB’A MULIMBA

 

C’était mon frère…………………….après tout

Notre rencontre date d’il y a 52 ans environ, au quartier Bonélèkè à Douala, lieu-dit Douala Bar. Nous étions voisins. Il était hébergé par la belle-mère du roi des Akwa où l’y avait précédé un autre aîné, Eyoum Félix de regrettée mémoire. Simon était venu à Douala poursuivre ses études. Inscrit au Centre Pratique de Formation Ouvrière (CPFO) de Bonapriso, il obtint son CAP en maçonnerie et se lança très tôt dans la vie active.

Son parcours professionnel commence au sein de l’entreprise « L’avenir BTP » plus connu sous le nom « Elimbi L’avenir » puis par la suite à « Union Profess Limited » dans lesquelles il débute comme maçon puis chef d’équipe, chef de chantier, conducteur de travaux. Parallèlement il poursuit ses études et à l’endurance, obtient son Brevet Professionnel puis poursuit des cours par correspondance pour l’obtention d’un DUT ou d’un BTS. Travailleur acharné et compétent, c’était un professionnel accompli qui a laissé ses empreintes dans la ville de Douala : le palais de justice de Ndokoti, l’église presbytérienne de Bonamoussadi (anglophone), la restauration de l’Eglise UEBC de Bonalembè (à côté de la boulangerie Zépol), la construction de nombreux bâtiments de l’UEBC (Emilie Saker), la construction de la chapelle et du caveau familial au domicile d’une élite de Mouanko, et de nombreux autres édifices. Il avait souvent sollicité mon aide lors des difficultés techniques et le calcul des structures, ce que naturellement, je lui apportais gracieusement.

Simon était mon frère et ami. Nous avions cheminé ensemble depuis le bas âge et avons de nombreux souvenirs communs. Nous étions conseillers, l’un de l’autre. La poursuite des études nous avait séparés en 1976 et, lors des vacances de 1978, nos retrouvailles avaient été très chaleureuses : accolades fraternelles, poignées de mains à n’en plus finir et soudain Simon s’immobilisa, le corps tremblotant, un grand sourire radieux : la joie se lisait dans chaque centimètre carré de son être. Il me regarda droit dans les yeux : « Es-tu aussi frater ? ». J’étais surpris, étonné, perdu par la question. Je lui retournai la question : « c’est quoi un frater ? ». Après un temps de réflexion et d’hésitation, très déçu, il me répondit : « tu ne l’es pas, sinon tu ne m’aurais pas posé la question ». Malgré mon insistance, il ne me donna pas l’explication attendue. Nous nous dirigions vers son domicile de Bali pour que je fasse la connaissance de sa défunte épouse Annette. Nous n’en étions qu’à 500 mètres mais, cette rencontre fut reportée à une date ultérieure. Le couple déménagea plus tard pour Deïdo, puis Logbaba où il prendra une deuxième épouse.

J’étais loin, mais alors très loin de m’imaginer que mon ignorance allait me valoir la perte d’une amitié et d’une fraternité, ce d’autant plus que 9 ans après cet « accident », affecté à Douala dans le cadre professionnel, c’est Simon qui viendra à ma rencontre solliciter mon accord pour l’adhésion à l’Association pour le développement de Malmbenguè. Il avait suffi de cet accord de principe pour qu’à la réunion suivante et en mon absence en 1987, le bureau fût remanié. J’en devins le Président et Simon le Secrétaire Général. Parmi nos faits d’armes, il y a eu la défense des terrains de Yoyo où un non Malimba voulait s’accaparer de 5 hectares de terrains pour la construction, disait-il, d’un hôtel. Notre délégation de 5 personnes était arrivée à temps pour faire opposition lors de la descente du Sous-Préfet de l‘époque ; la mise en terre de 100 plants de cocotiers le long du rivage de Yoyo à Komb’a Moukala ; le montage de dossiers techniques d’immatriculation en vue de la protection de ces terrains ; l’achat des tôles et de ciment pour la construction de la chapelle d’Eoumba ; de nombreuses autres actions.

Neuf ans plus tard en 1996, avec d’autres Malimba, nous créons le Cercle de Réflexion et d’Etudes pour la Promotion de Malimba (CREPMA). J’en devins le Président et Simon le Secrétaire Général. Nous nous lançâmes immédiatement dans la réalisation des travaux : l’abattage des arbres de part et d’autre de la piste de Malimba pour en élargir l’emprise. Plus important, nous organisons le Grand Rassemblement des Malimba à Edéa en décembre 1997 qui aboutira à la création d’Ilimbè-Ilimbè 18 mois plus tard.

Ce qui nous caractérisait et qui nous rapprochait davantage est bien le fait que nous sommes des hommes d’actions, préférant prêcher par des actes.

Ilimbè-Ilimbè est sur les fonts baptismaux, il faut réaliser ce qui tenait lieu, entre autres, d’élément d’identité et de rassemblement : le tissu-pagne. Parmi les cinq dessins en notre possession, il fallait en faire la synthèse et ressortir les motifs du pagne et le logo. Le dessin proposé par Simon se prêtait le mieux au logo. Il représentait un soleil au zénith, à la base duquel se rencontraient 2 pointes de pagaies. Les pagaies formaient 2 côtés d’un triangle équilatéral à la base duquel se retrouvaient de nombreuses palourdes (behona). J’avais la responsabilité de la sortie du pagne Malimba. Avec l’infographe, j’avais travaillé à la grande satisfaction de tous quand la maquette avait été présentée. Le logo, bien qu’ayant tous les éléments proposés par Simon, avait vu leur disposition changer : le soleil au lieu d’être au zénith, se levait derrière des arbres comme il le fait tous les matins à Maljédou, les pagaies étaient disposées en croix de St André et une palourde était au point de croisement des pagaies.

Simon qui n’avait pas assisté à la réunion d’approbation de la maquette vint me voir à l’effet de remettre son dessin tel que conçu par lui. Nous repartîmes vers l’infographe qui n’appréciait pas beaucoup l’esthétique du dessin de Simon mais se résoudrait à le mettre à condition qu’on le payât car il s’agirait d’un travail nouveau. Après discussions, Simon accepta de payer de sa poche. L’infographe demanda que ce nouveau paiement se fît d’avance. Simon ne paya pas, il voulut en vain obtenir du comité d’organisation ce paiement supplémentaire. Nous eûmes par la suite un franc échange au cours duquel, malgré lui, il se lâcha : « mais la croix est le symbole des chrétiens ». Mais Simon, « as-tu quelque chose contre les chrétiens ? », rétorquai-je. Il coupa court : « de toutes façons, je ne porterai jamais ce tissu, personne de mon entourage ne le portera, et je dissuaderai quiconque de le porter. » Le ton était ferme et n’appelait aucune autre intervention.

Après l’ignorance du terme « frater », je venais de commettre une autre bévue par l’ignorance de la symbolique du triangle et c’était la faute de trop qui scella notre séparation. Je ne le saurai que des années plus tard.

Dans un article écrit par Simon « La valeur cardinale de la paix », publié dans le blog Ilimbè-Ilimbè, je tombai des nues en voyant sur la photo, Simon arborant le pagne Ilimbè-Ilimbè. En me renseignant sur l’évolution des choses et les nouvelles motivations, je découvre que Simon est adepte de la Rose-Croix d’or, que les membres sont des fraters, que le triangle est l’un de leurs symboles forts. Quelqu’un de plus gradé que lui dans l’ordre lui avait donc expliqué qu’il n’y avait pas lieu de se fâcher contre son frère, il devrait plutôt le remercier puisqu’au lieu d’un triangle, il y en a quatre dans la croix de St André.

Qu’est-ce que j’étais ignorant et très loin de la réalité ! Mais le paradoxe demeure car autant la distance qui séparait Simon d’Ilimbè-Ilimbè a été réduite à zéro, autant entre nous le fossé est devenu plus grand. Avait-il trouvé et retrouvé des fraters dont il avait tant besoin ? Personne ne le saura plus jamais.

Simon mon frère et ami, tu as retrouvé la paix.

Va en paix et que la terre de Malimba te soit légère.

 Ndoumbe_au_village

Nya Mulimba